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LES OEUVRES ? N’EN PARLONS PLUS Print
Written by Mounir Fatmi   




J’imagine que vous vous en doutez, que répondre à cette question est difficile presque impossible. Pourquoi s’inscrire quelque part dans un courant artistique ou un autre. « Modernité des Lumières », « Discours esthétique à l’européenne », « Mouvement culturaliste – Cultural Studies » « Subalternisme indien » ?

 

On peut imaginer mon travail et plus précisément l’installation « Ghosting » dans presque tous ces mouvements. C’est vrai que les mouvements et les concepts peuvent fonctionner parfois comme des clefs pour ouvrir certaines portes. Cela peut aider à la compréhension de l’oeuvre, et surtout à construire une idée de « l’histoire de l’art ». Mais on sait très bien que cela sert plus une idée de théorie et que la création artistique a besoin plutôt de prétexte que de Théorie. Oui, je pense que l’art est un « prétexte » et il a besoin de tellement de prétextes pour exister. L’art est le meilleur prétexte pour parler de l’art. L’art est le meilleur prétexte pour parler de politique, de problèmes sociaux, de religion, d’économie, etc.

 

Peut-être qu’on ne doit plus parler de l’« Histoire de l’art », mais de l’« Histoire des prétextes artistiques », ça sera plus juste. Ainsi on peut utiliser tous les mouvements artistiques comme une sorte d’alphabet pour écrire d’autres histoires. C’est toute la boîte à outils qui m’intéresse avec tout ce qu’elle contient et non pas juste une clef. Il y a aussi le risque de s’inscrire dans un discours esthétique qui est une réflexion sur l’art et de l’utiliser pour créer d’autres oeuvres d’art. Cela peut devenir rapidement stérile, voir anthropophage.


J’avais commencé il y a quelques années une discussion avec mon amie la critique d’art Michèle Cohen Hadria, sous le prétexte du titre « les oeuvres ? N’en parlons plus ». Michèle Cohen devait écrire un texte sur mon travail dans un catalogue. On a commencé alors notre travail par un premier rendez-vous téléphonique, ce qui nous a amené à traiter de différents courants et concepts artistiques. Alors je me suis rendu compte que l’écriture d’un « texte critique » nécessite obligatoirement l’utilisation des discours et concepts esthétiques.

 

C’est là où la question s’est posée d’elle-même : et si ces concepts ne sont plus valables, pourquoi écrire encore sur une oeuvre d’art ?

 

Pourquoi continuer ? Pourquoi ne pas mettre en doute tout nos concepts et nos créations ?

 

Ma demande était : chère Michèle, surtout n’écris pas sur mes oeuvres. C’est sur ce doute qu’il faut écrire, c’est peut-être, à partir de ce doute qu’il faut tout recommencer. Finalement, si je dois répondre à votre question je dirais que j’appartiens au courant du doute, du prétexte, d’un Recommencement permanent. Ce sont ces raisons qui me poussent encore à faire mon travail.

J’aimerai bien vous introduire ici un extrait de la réponse de Michèle Cohen Hadria.

Se voir demander par un artiste de ne pas traiter de ses oeuvres dans un texte de catalogue représente pour moi une interruption qui n’est pas insignifiante. Même si je sais qu’il a été très contesté, j’ai toujours apprécié chez Clement Greenberg sa façon de rester toujours au plus près des oeuvres. Car dans une oeuvre rien n’est jamais là par hasard. L’art possède son économie, il n’a pas de dépense inconsidérée, jamais de surplus, rien n’y est un accident ou alors l’artiste mettra à profit tout élément aléatoire. Donc la question de la pratique m’intéresse et je crois que rester au plus près du corps vital de la chose, de l’oeuvre procure une sorte de garantie. Lors de notre conversation téléphonique, tu me disais au contraire que les oeuvres te semblent désormais répondre à une équation équivalente à n’importe quelle autre. Cela m’a fait comprendre qu’il y avait chez toi une défection. Un peu comme si l’oeuvre était une bombe, un explosif intéressant, mais qui soudain ne représenterait plus pour toi qu’un dispositif…

 

Mounir Fatmi, Paris 2010